Extraits de Mémoires d’un fou, Gustave Flaubert

by Sacha Dumain

Édition Cercle du Bibliophile, Portrait de Gustave Flaubert

VII

Quand donc finira cette société abâtardie par toutes les débauches, débauches d’esprit, de corps et d’âme ?

Alors, il y aura sans doute une joie sur la terre, car ce vampire menteur et hypocrite qu’on appelle civilisation viendra à mourir. On quittera le manteau royal, le sceptre, les diamants, le palais qui s’écroule, la ville qui tombe, pour aller rejoindre la cavale et la louve. Après avoir passé sa vie dans les palais et usé ses pieds sur les dalles des grandes villes, l’homme ira mourir dans les bois.

La terre sera séchée par les incendies qui l’ont brûlée et toute pleine de la poussière des combats, le souffle de désolation qui a passé sur les hommes aura passé sur elle, et elle ne donnera plus que des fruits amers et des roses d’épines.

Et les races s’éteindront au berceau comme les plantes battues par les vents qui meurent avant d’avoir fleuri.

Car il faudra bien que tout finisse et que la terre s’use à force d’être foulée. Car l’immensité doit être lasse enfin de ce grain de poussière qui fait tant de bruit et trouble la majesté du néant. Il faudra que l’or s’épuise à force de passer dans les mains et de corrompre. Il faudra bien que cette vapeur de sang s’apaise, que le palais s’écroule sous le poids des richesses qu’il recèle, que l’orgie finisse et qu’on se réveille.

Alors il y aura un rire immense de désespoir quand les hommes verront ce vide, quand il faudra quitter la vie pour la mort – pour la mort qui mange, qui a faim toujours. Et tout craquera pour s’écrouler dans le néant – et l’homme vertueux maudira sa vertu et le vice battra des mains.

Quelques hommes encore errants dans une terre aride s’appelleront mutuellement, ils iront les uns vers les autres, et ils reculeront d’horreur, effrayés d’eux-mêmes, et ils mourront. Que sera l’homme alors, lui qui est déjà plus féroce que les bêtes fauves et plus vil que les reptiles ?

Adieu pour jamais, chars éclatants, fanfares et renommées, adieu au monde, à ces palais, à ces mausolées, aux voluptés du crime et aux joies de la corruption ; – la pierre tombera tout à coup, écrasée par elle-même, et l’herbe poussera dessus. – Et les palais, les temples, les pyramides, les colonnes, mausolées du roi, cercueil du pauvre, charogne de chien, tout cela sera à la même hauteur sous le gazon de la terre.

Alors, la mer sans digues battra en repos les rivages, et ira baigner ses flots sur la cendre encore fumante des cités, les arbres pousseront, verdiront, sans une main pour les casser et les briser, les fleuves couleront dans des prairies émaillées, la nature sera libre sans homme pour la contraindre, et cette race sera éteinte, car elle était maudite dès son enfance

XVI

Cette page est courte, je voudrais qu’elle le fût davantage. Voici le fait.

La vanité me poussa à l’amour ; non : à la volupté ; pas même à cela – à la chair.

On me raillait de ma chasteté – j’en rougissais – elle me faisait honte, elle me pesait comme si elle eût été de la corruption.

Une femme se présenta à moi, je la pris – et je sortis de ses bras plein de dégoût et d’amertume – mais, alors, je pouvais faire le Lovelace d’estaminet, dire autant d’obscénités qu’un autre autour d’un bol de punch ; j’étais un homme alors, j’avais été comme un devoir faire du vice – et puis je m’en étais vanté. J’avais quinze ans – je parlais de femmes et de maîtresses.

Cette femme-là, – je la pris en haine ; elle venait à moi – je la laissais ; elle faisait des frais de sourire qui me dégoûtaient comme une grimace hideuse.

J’eus des remords – comme si l’amour de Maria eût été une religion que j’eusse profanée.

XVIII

Si j’ai éprouvé des moments d’enthousiasme, c’est à l’art que je les dois. – Et cependant quelle vanité que l’art ! vouloir peindre l’homme dans un bloc de pierre, ou l’âme dans des mots, les sentiments par des sons et la nature sur une toile vernie !

Je ne sais quelle puissance magique possède la musique. J’ai rêvé des semaines entières au rythme cadencé d’un air ou aux larges contours d’un choeur majestueux – il y a des sons qui m’entrent dans l’âme et des voix qui me fondent en délices.

J’aimais l’orchestre grondant avec ses flots d’harmonie, ses vibrations sonores et cette vigueur immense qui semble avoir des muscles et qui meurt au bout de l’archet. Mon âme suivait la mélodie déployant ses ailes vers l’infini et montant en spirales, pure et lente, comme un parfum vers le ciel.

J’aimais le bruit, les diamants qui brillent aux lumières, toutes ces mains de femmes gantées et applaudissant avec des fleurs ; je regardais le ballet sautillant, les robes roses ondoyantes, j’écoutais les pas tomber en cadence – je regardais les genoux se détacher mollement avec les tailles penchées.

D’autres fois, recueilli devant les oeuvres du génie, saisi par les chaînes avec lesquelles il vous attache, alors, au murmure de ces voix, au glapissement flatteur, à ce bourdonnement plein de charmes, j’ambitionnais la destinée de ces hommes forts qui manient la foule comme du plomb, qui la font pleurer, gémir, trépigner d’enthousiasme. Comme leur coeur doit être large à ceux-là qui y font entrer le monde, et comme tout est avorté dans ma nature ! Convaincu de mon impuissance et de ma stérilité, je me suis pris d’une haine jalouse; je me disais que cela n’était rien, que le hasard seul avait dicté ces mots. – Je jetais de la boue sur les choses les plus hautes que j’enviais.

Je m’étais moqué de Dieu ; je pouvais bien rire des hommes.

Cependant cette sombre humeur n’était que passagère, et j’éprouvais un vrai plaisir à contempler le génie resplendissant au foyer de l’art comme une large fleur qui ouvre une rosace de parfum à un soleil d’été.

L’art ! l’art… quelle belle chose que cette vanité !

S’il y a sur la terre, et parmi tous les néants, une croyance qu’on adore, s’il est quelque chose de saint, de pur, de sublime, quelque chose qui aille à ce désir immodéré de l’infini et du vague que nous appelons âme, c’est l’art.

Et quelle petitesse ! une pierre – un mot – un son – la disposition de tout cela que nous appelons le sublime.

Je voudrais quelque chose qui n’eût pas besoin d’expression ni de forme – quelque chose de pur comme un parfum, de fort comme la pierre, d’insaisissable comme un chant ; que ce fût à la fois tout cela et rien d’aucune de ces choses.

Tout me semble borné, rétréci, avorté dans la nature.

L’homme avec son génie et son art n’est qu’un misérable singe de quelque chose de plus élevé.

Je voudrais le beau dans l’infini et je n’y trouve que le doute.

XX

Il est des poètes qui ont l’âme toute pleine de parfums et de fleurs, qui regardent la vie comme l’aurore du ciel, d’autres qui n’ont rien que de sombre, rien que de l’amertume et de la colère – il y a des peintres qui voient tout en bleu, d’autres tout en jaune ou tout en noir. – Chacun de nous a un prisme à travers lequel il aperçoit le monde, heureux celui qui y distingue des couleurs riantes et des choses gaies. -

Il y a des hommes qui ne voient dans le monde qu’un titre, que des femmes, que la banque, qu’un nom, qu’une destinée… folies. -

J’en connais qui n’y voient que chemins de fer, marchés ou bestiaux ; les uns y découvrent un plan sublime, les autres une farce obscène.

Et ceux-là vous demanderaient bien ce que c’est que l’obscène ? Question embarrassante à résoudre comme les questions.

J’aimerais autant donner la définition géométrique d’une belle paire de bottes ou d’une belle femme, deux choses importantes.

Les gens qui voient notre globe, comme un gros ou un petit tas de boue sont de singulières gens ou difficiles à prendre.

Vous venez de parler avec un de ces gens infâmes, gens qui ne s’intitulent pas philanthropes, et qui, sans craindre qu’on les appelle carlistes, ne votent pas pour la démolition des cathédrales. Mais bientôt vous vous arrêtez tout court ou vous vous avouez vaincu, car ceux-là sont des gens sans principes qui regardent la vertu comme un mot, le monde comme une bouffonnerie. De là, ils partent pour tout considérer sous un point de vue ignoble, ils sourient aux plus belles choses et, quand vous leur parlez de philanthropie, ils haussent les épaules et vous disent que la philanthropie s’exerce par une souscription pour les pauvres.

La belle chose qu’une liste de noms dans un journal !

Chose étrange que cette diversité d’opinions, de systèmes, de croyances et de folies.

Quand vous parlez à certaines gens, ils s’arrêtent tout à coup effrayés, et vous demandent : Comment, vous nieriez cela ? vous douteriez de cela ? Peut-on révoquer le plan de l’univers et les devoirs de l’homme ? Et si, malheureusement, votre regard a laissé deviner un rêve de l’âme, – ils s’arrêtent tout à coup et finissent là leur victoire logique, comme ces enfants effrayés d’un fantôme imaginaire, et qui se ferment les yeux sans oser regarder.

Ouvre-les – homme faible et plein d’orgueil, pauvre fourmi qui rampes avec peine sur ton grain de poussière, tu te dis libre et grand, tu te respectes toi-même, si vil pendant ta vie, et, par dérision sans doute, tu salues ton corps pourri qui passe – et puis tu penses qu’une si belle vie, agitée ainsi entre un peu d’orgueil que tu appelles grandeur et cet intérêt bas qui est l’essence de ta société, sera couronnée par une immortalité. De l’immortalité pour toi, plus lascif qu’un singe, et plus méchant qu’un tigre, et plus rampant qu’un serpent – allons donc ! faites-moi un paradis pour le singe, le tigre et le serpent, pour la luxure, la cruauté, la bassesse – un paradis pour l’égoïsme, une éternité pour cette poussière, de l’immortalité pour ce néant !

Tu te vantes d’être libre, de pouvoir faire ce que tu appelles le bien et le mal, sans doute pour qu’on te condamne plus vite, car que saurais-tu faire de bon ? Y a-t-il un seul de tes gestes qui ne soit stimulé par l’orgueil ou calculé par l’intérêt ?

Toi, libre ! – Dès ta naissance, tu es soumis à toutes les infirmités paternelles, tu reçois avec le jour la semence de tous tes vices, de ta stupidité même, de tout ce qui te fera juger le monde, toi-même, tout ce qui t’entoure, d’après ce terme de comparaison, cette mesure que tu as en toi. Tu es né avec un esprit étroit, avec des idées faites ou qu’on te fera sur le bien ou sur le mal. On te dira qu’on doit aimer son père et le soigner dans sa vieillesse, tu feras l’un et l’autre, et tu n’avais pas besoin qu’on te l’apprît, n’est-ce pas ? Cela est une vertu innée comme le besoin de manger. Tandis que, derrière la montagne où tu es né, on enseignera à ton frère à tuer son père devenu vieux, et il le tuera, car cela, pense-t-il, est naturel, et il n’était pas nécessaire qu’on le lui apprît. On t’élèvera en te disant qu’il faut te garder d’aimer d’un amour charnel ta soeur ou ta mère ; tandis que tu descends comme tous les hommes d’un inceste, car le premier homme et la première femme, eux et leurs enfants, étaient frères et soeurs ; tandis que le soleil se couche sur d’autres peuples qui regardent l’inceste comme une vertu et le fratricide comme un devoir. Es-tu déjà libre des principes d’après lesquels tu gouverneras ta conduite ? Est-ce toi qui présides à ton éducation ? Est-ce toi qui as voulu naître avec un caractère heureux ou triste, physique ou robuste, doux ou méchant, moral ou vicieux ?

Mais d’abord pourquoi es-tu né ? est-ce toi qui l’as voulu ? t’a-t-on conseillé là-dessus ? tu es donc né fatalement parce que ton père un jour sera revenu d’une orgie, échauffé par le vin et des propos de débauche, et que ta mère en aura profité, qu’elle aura mis en jeu toutes les ruses de femme poussée par ses instincts de chair et de bestialité que lui a donnés la nature en lui faisant une âme, et qu’elle sera parvenue à animer cet homme que les filles publiques ont fatigué dès l’adolescence. Quelque grand que tu sois, tu as d’abord été quelque chose d’aussi sale que de la salive et de plus fétide que de l’urine, puis tu as subi des métamorphoses comme un ver, et enfin tu es venu au monde, presque sans vie, pleurant, criant et fermant les yeux, comme par haine pour ce soleil que tu as appelé tant de fois.

On te donne à manger. – Tu grandis, tu pousses comme la feuille, – c’est bien hasard si le vent ne t’emporte pas de bonne heure, car à combien de choses es-tu soumis ? A l’air, au feu, à la lumière, au jour, à la nuit, au froid, au chaud, à tout ce qui t’entoure, tout ce qui est : tout cela te maîtrise, te passionne ; tu aimes la verdure, les fleurs, et tu es triste quand elles se fanent, tu aimes ton chien, tu pleures quand il meurt ; une araignée arrive à toi, tu recules de frayeur, tu frissonnes quelquefois en regardant ton ombre et lorsque ta pensée s’enfonce dans les mystères du néant, tu es effrayé et tu as peur du doute.

Tu te dis libre et chaque jour tu agis poussé par mille choses, tu vois une femme et tu l’aimes, tu en meurs d’amour : es-tu libre d’apaiser ce sang qui bat, de calmer cette tête brûlante, de comprimer ce coeur, d’apaiser ces ardeurs qui te dévorent ? Es-tu libre de ta pensée ? Mille chaînes te retiennent, mille aiguillons te poussent, mille entraves t’arrêtent. Tu vois un homme pour la première fois, un de ses traits te choque, et durant ta vie tu as de l’aversion pour cet homme, que tu aurais peut-être chéri s’il avait eu le nez moins gros. – Tu as un mauvais estomac et tu es brutal envers celui que tu aurais accueilli avec bienveillance. Et de tous ces faits découlent ou s’enchaînent aussi fatalement d’autres séries de faits, d’où d’autres dérivent à leur tour.

Es-tu le créateur de ta constitution physique et morale ? Non, tu ne pourrais la diriger entièrement que si tu l’avais faite et modelée à ta guise.

Tu te dis libre parce que tu as une âme – d’abord c’est toi qui as fait cette découverte que tu ne saurais définir ; une voix intime te dit que oui -d’abord tu mens : une voix te dit que tu es faible et tu sens en toi un immense vide que tu voudrais combler par toutes les choses que tu y jettes. Quand même tu croirais que oui, en es-tu sûr ? Qui te l’a dit ? Quand, longtemps combattu par deux sentiments opposés, après avoir bien hésité, bien douté, tu penches vers un sentiment, tu crois avoir été le maître de l’avoir fait. Mais, pour être maître, il faudrait n’avoir aucun penchant. Es-tu maître de faire le bien, si tu as le goût du mal enraciné dans le coeur, si tu es né avec de mauvais penchants développés par ton éducation ? Et si tu es vertueux, si tu as horreur du crime, pourras-tu le faire ? Es-tu libre de faire le bien ou le mal ? puisque c’est le sentiment du bien qui te dirige toujours, tu ne peux faire le mal.

Ce combat est la lutte de ces deux penchants et si tu fais le mal, c’est que tu es plus vicieux que vertueux et que la fièvre la plus forte a eu le dessus.

Quand deux hommes se battent, il est certain que le plus faible, le moins adroit, le moins souple, sera vaincu par le plus fort, le plus adroit, le plus souple. – quelque longtemps que puisse durer la lutte, il y en aura toujours un de vaincu. Il en est de même de ta nature intérieure : quand même ce que tu sens être bon l’emporte, la victoire est-elle toujours la justice ? ce que tu juges le bien est-il le bien absolu, immuable, éternel ?

Tout n’est donc que ténèbres autour de l’homme, tout est vide, et il voudrait quelque chose de fixe – il roule lui-même dans cette immensité du vague où il voudrait s’arrêter, – il se cramponne à tout et tout lui manque : patrie, liberté, croyance, Dieu, vertu, il a pris tout cela et tout cela lui est tombé des mains – comme un fou qui laisse tomber un verre de cristal et qui rit de tous les morceaux qu’il a faits.

Mais l’homme a une âme immortelle et faite à l’image de Dieu – deux idées pour lesquelles il a versé son sang, deux idées qu’il ne comprend pas : une âme – un Dieu, mais dont il est convaincu.

Cette âme est une essence autour de laquelle notre être physique tourne comme la terre autour du soleil. – Cette âme est noble, car étant un principe spirituel, n’étant point terrestre, elle ne saurait rien avoir de bas, de vil. Cependant, n’est-ce pas la pensée qui dirige notre corps ? N’est-ce pas elle qui fait lever notre bras quand nous voulons tuer ? N’est-ce pas elle qui anime notre chair ? L’esprit serait-il le principe du mal et le corps l’agent ?

Voyons comme cette âme, comme cette conscience est élastique, flexible, comme elle est molle et maniable, comme elle se ploie facilement sous le corps qui pèse sur elle, comme cette âme est vénale et basse, comme elle rampe, comme elle flatte, comme elle ment, comme elle trompe – C’est elle qui vend le corps, la main, la tête et la langue – c’est elle qui veut du sang et qui demande de l’or, toujours insatiable et cupide de tout dans son infini – elle est au milieu de nous comme une soif, une ardeur quelconque, un feu qui nous dévore, un pivot qui nous fait tourner sur lui.

Tu es grand, homme ! non par le corps sans doute, mais par cet esprit qui t’a fait, dis-tu, le roi de la nature ; tu es grand, maître et fort.

Chaque jour, en effet, tu bouleverses la terre, tu creuses des canaux, tu bâtis des palais, tu enfermes les fleuves entre des pierres, tu cueilles l’herbe, tu la pétris et tu la manges ; tu remues l’océan avec la quille de tes vaisseaux, et tu crois tout cela beau, tu te crois meilleur que la bête fauve que tu manges, plus libre que la feuille emportée par les vents, plus grand que l’aigle qui plane sur les tours, plus fort que la terre dont tu tires ton pain et tes diamants et que l’océan sur lequel tu cours, mais, hélas ! – la terre que tu remues renaît d’elle-même, tes canaux se détruisent, les fleuves envahissent tes champs et tes villes, les pierres de tes palais se disjoignent et tombent d’elles-mêmes, les fourmis courent sur tes couronnes et sur tes trônes, toutes tes flottes ne sauraient marquer plus de traces de leur passage sur la surface de l’océan qu’une goutte de pluie et que le battement d’aile de l’oiseau. Et, toi-même, tu passes sur cet océan des âges sans laisser plus de traces de toi-même que ton navire n’en laisse sur les flots. Tu te crois grand parce que tu travailles sans relâche, mais ce travail est une preuve de ta faiblesse. Tu étais donc condamné à apprendre toutes ces choses inutiles au prix de tes sueurs, tu étais esclave avant d’être né, et malheureux avant de vivre ! Tu regardes les astres avec un sourire d’orgueil parce que tu leur as donné des noms, que tu as calculé leur distance, comme si tu voulais mesurer l’infini et enfermer l’espace dans les bornes de ton esprit. Mais tu te trompes ! Qui te dit que derrière ces mondes de lumières, il n’y en a pas d’autres infinis encore, et toujours ainsi ? Peut-être que tes calculs s’arrêtent à quelques pieds de hauteur, et que là commence une échelle nouvelle de faits… Comprends-tu toi-même la valeur des mots dont tu te sers… étendue – espace ? Ils sont plus vastes que toi et ton globe.

Tu es grand et tu meurs, comme le chien et la fourmi, avec plus de regret qu’eux, et puis tu pourris, et je te le demande, quand les vers t’ont mangé, quand ton corps s’est dissous dans l’humidité de la tombe, et que ta poussière n’est plus, où es-tu, homme ? Où est même ton âme – cette âme qui était le moteur de tes actions, qui livrait ton coeur à la haine, à l’envie, à toutes les passions, cette âme qui te vendait et qui te faisait fuite tant de bassesses, où est-elle ? Est-il un lieu assez saint pour la recevoir ?

Tu te respectes et tu t’honores comme un Dieu – tu as inventé l’idée de dignité de l’homme, idée que rien dans la nature ne pourrait avoir en te voyant ; tu veux qu’on t’honore et tu t’honores toi-même, tu veux même que ce corps, si vil pendant sa vie, soit honoré quand il n’est plus. Tu veux qu’on se découvre devant ta charogne humaine – qui se pourrit de corruption, quoique plus pure encore que toi quand tu vivais. C’est là ta grandeur.

Grandeur de poussière, majesté de néant !

XXIII

Quand j’entends les cloches sonner et le glas frapper en gémissant, j’ai dans l’âme une vague tristesse, quelque chose d’indéfinissable et de rêveur comme des vibrations mourantes.

Une série de pensées s’ouvre au tintement lugubre de la cloche des morts. Il me semble voir le monde dans ses plus beaux jours de fête, avec des cris de triomphe, des chars et des couronnes, et, par-dessus tout cela, un éternel silence et une éternelle majesté. -

Mon âme s’envole vers l’éternité et l’infini et plane dans l’océan du doute au son de cette voix qui annonce la mort.

Voix régulière et froide comme les tombeaux et qui cependant sonne à toutes les fêtes, pleure à tous les deuils – j’aime à me laisser étourdir par ton harmonie, qui étouffe le bruit des villes. J’aime, dans les champs, sur les collines dorées de blés mûrs, à entendre les sons frêles de la cloche du village qui chante au milieu de la campagne, tandis que l’insecte siffle sous l’herbe et que l’oiseau murmure sous le feuillage.

Je suis longtemps resté, dans l’hiver, dans ces jours sans soleil, éclairés d’une lumière morne et blafarde, à écouter toutes les cloches sonner les offices – de toutes parts sortaient les voix qui montaient vers le ciel en réseau d’harmonie – et je condensais ma pensée sur ce gigantesque instrument – elle était grande, infinie, je ressentais en moi des sons, des mélodies, des échos d’un autre monde, des choses immenses qui mouraient aussi.

O cloches ! vous sonnerez donc aussi sur ma mort, et une minute après pour un baptême ! Vous êtes donc une dérision comme le reste et un mensonge comme la vie – dont vous annoncez toutes les phases : le baptême, le mariage, la mort -, pauvre airain, perdu et caché au milieu des airs et qui servirais si bien en lave ardente sur un champ de bataille, ou à ferrer les chevaux…

Gustave Flaubert, Mémoires d’un fou